
Dans le Nord, tout le monde le sait : la météo n’est pas un sujet de discussion, c’est un mode de vie.Un matin, à Lens, Marcel sortit de chez lui, regarda le ciel gris, soupira légèrement et déclara :— Ah ben, il fait beau aujourd’hui.Son voisin, Dany, leva les yeux.— Ouais… y pleut pas encore.Optimisme régional.Marcel mit sa veste. Pas une grosse veste. Pas une petite non plus. La veste “au cas où”, celle qu’on porte toute l’année, même en août, même à l’intérieur, même au lit si vraiment « y a du vent ».En allant au café, Marcel croisa un touriste. Un Sudiste. Ça se voyait. Il n’avait pas de manteau et souriait encore.— Excusez-moi, dit le touriste, il pleut souvent ici ?Marcel réfléchit.— Non.— Ah bon ?— Des fois, y pleut moins.Au café, la discussion battait déjà son plein.— T’as vu l’temps ?— Ouais.— C’est pire qu’hier.— Ouais, mais mieux que demain.Tout le monde hocha la tête. C’était logique.La patronne posa les bières. Personne ne les demanda. Elles étaient là, c’est tout. Dans le Nord, la bière arrive avant la soif.— T’es d’où, toi ? demanda Dany au touriste.— De Marseille.Un silence choqué envahit la salle.— Oh… fit Marcel. T’as pas trop froid ?— Un peu.— Normal, t’as pas mangé.On lui servit immédiatement des frites. Beaucoup. Avec une fricadelle, une frite en plus « pour accompagner », et une sauce dont personne ne connaissait vraiment le nom.— Goûte, tu verras, ça réchauffe.— C’est épicé ?— Non. C’est gras. C’est mieux.À midi, quelqu’un proposa :— On va manger léger.Ils commandèrent un welsh.Le touriste regarda le plat arriver.— C’est… du fromage… sur du pain… avec de la bière ?— Ouais.— Et les frites ?— À côté.— Et après ?— Ben… on fait la sieste en transpirant.L’après-midi, il se mit à pleuvoir franchement.— Ah, dit Marcel, ça y est.— Quoi ?— L’été.Le touriste demanda :— Mais vous vous plaignez tout le temps ?Marcel sourit.— Non, on râle.— C’est différent ?— Ouais. Se plaindre, c’est être pas content. Râler, c’est discuter.En fin de journée, le soleil tenta une apparition de trente secondes.— Oh ben dis donc ! cria quelqu’un.— Ferme la porte, y fait clair !Le touriste regarda autour de lui. Les gens riaient, parlaient fort, offraient à boire à des inconnus et se chamaillaient comme une famille géante.— Finalement, dit-il, vous êtes chaleureux, malgré le froid.Marcel répondit :— Bah… le froid, on s’en fout. Tant qu’on est ensemble.Il leva sa bière.— Allez, santé, biloute.Et le touriste comprit enfin :Dans le Nord, le soleil n’est pas dans le ciel.Il est autour de la table.